« Nous recherchons la manière de modifier le microbiote afin de moduler ou prévenir certaines maladies » : Interview avec Agustín Ruiz

Au cours des derniers mois, toute une série d’études sont parues soutenant que cerveau et intestin dialoguent constamment et s’influencent mutuellement. Des chercheurs de l’Université de Californie, Los Angeles (UCLA), ont par exemple mis en lumière un lien entre des bactéries spécifiques présentes dans l’intestin et des altérations structurelles et fonctionnelles dans le cerveau. De plus, des recherches portant sur le rôle dans la progression de maladies telles que Parkinson et Alzheimer des microorganismes hébergés dans notre corps ont vu le jour récemment.

Agustín Ruiz est docteur en médecine et directeur de recherche de la Fondation ACE, une organisation privée à but non lucratif spécialisée dans la maladie d’Alzheimer et d’autres types de démence sise à Barcelone (Espagne). Il étudie le rôle du microbiote dans la santé de notre cerveau, en menant des recherches focalisées sur le lien entre ce dernier et les maladies neurodégénératives comme la démence.

Le docteur Ruiz a participé à une conférence scientifique sur le microbiote, BDebate, promue par la fondation Oeuvre Sociale La Caixa et Biocat (organisation responsable de la coordination et la promotion du secteur de la santé et des sciences de la vie en Catalogne), tenue au musée des Sciences Cosmocaixa de Barcelone début juillet.

 

L’intestin et le cerveau se parlent-ils ?

Bien sûr. Tous les systèmes de l’organisme communiquent entre eux et, en fait, le système nerveux est présent partout. De ce fait, la communication se produit et non seulement à travers les nerfs qui atteignent l’intestin, mais aussi directement à travers des facteurs circulants qui se déplacent via la circulation sanguine, les facteurs hormonaux, etc.

Au cours de la dernière décennie, nous avons commencé à disséquer les liens entre la santé et le microbiote, y compris les associations entre certaines maladies et les microorganismes hébergés dans l’intestin.

Jusqu’à récemment, nous pensions que les maladies telles que Parkinson n’étaient pas « systémiques » ; c’est à dire, qu’elles n’affectaient pas l’organisme comme un tout. De nos jours, le concept a changé radicalement. La maladie de Parkinson a un impact sur l’organisme dans son ensemble, bien qu’elle soit surtout liée aux troubles de motilité de l’intestin et aux interactions avec le microbiote. Les microorganismes hébergés dans l’intestin émettent des éléments dans le sang pouvant provoquer une inflammation à distance. De nombreuses recherches s’intéressent en ce moment aux effets pro-inflammatoires ou anti-inflammatoires des bactéries intestinales.

S’agit-il juste de corrélations ou existe-t-il des données prouvant un effet causal ?

Actuellement, des expériences extrêmement sophistiquées sont menées en se servant de modèles murins de différentes maladies. Leur microbiote est remplacé par celui de sujets sains ou malades pour observer l’effet direct du microbiote sur les différents modèles de maladies. Ce sont ces expériences qui ont mis en évidence ce lien « à distance » avec les maladies neurologiques. Et nous commençons à obtenir des données empiriques, et non plus seulement des données épidémiologiques purement statistiques.

Ceci est en train de transformer ce domaine et de caractériser le microbiote pour chaque maladie. À la Fondation Ace, par exemple, nous nous sommes impliqués dans des programmes visant à caractériser le microbiome et ses liens avec l’aspect cognitif.

Qui de l’œuf ou de la poule est arrivé en premier ? Les altérations du microbiote sont-elles apparues d’abord et ont-elles ensuite conduit à des maladies ou la maladie a-t-elle provoqué une altération du microbiote ?

Dans ce cas, nous pouvons parler de mutualisme. Le microbiome à une influence réelle sur de nombreux aspects de la physiologie humaine et vice versa. Des études génétiques montrent également que le microbiome des sujets varie en fonction de leur profil génomique. Il semblerait que nos gènes sélectionnent ou éliminent les bactéries qui ne les intéressent pas pour ce mutualisme. Notre génome peut prédire une partie de la composition du microbiome et notre microbiome peut à son tour moduler notre système immunitaire ou neuroendocrinien, par exemple.

Modifier le microbiome signifie évidemment que les changements peuvent aussi se réaliser dans le profil pro-inflammatoire ou anti-inflammatoire du sujet, affectant ainsi le développement, la modulation ou la prévention de certaines maladies. Du moins, nous l’espérons.

Comment modifier le microbiote : au moyen d’une transplantation fécale ou à travers l’alimentation, les probiotiques ou l’exercice physique ?

Concernant Alzheimer, par exemple, les études génétiques des 10 dernières années sont venues étayer l’hypothèse neuro-inflammatoire. Nous avons constaté que de nombreux gènes liés à la maladie sont aussi associés à des processus inflammatoires, non seulement dans le système nerveux central, mais aussi dans le système nerveux périphérique et le profil inflammatoire sanguin.

S’il s’avère que les altérations des facteurs du système inflammatoire périphérique peuvent réellement changer l’évolution de la maladie d’Alzheimer, nous espérons pouvoir les contrôler au moyen de modifications du microbiote. Voilà pourquoi nous sommes très attentifs à ces processus d’interaction entre les maladies du système nerveux ou les maladies neurodégénératives et les altérations du microbiote.

À l’avenir, serons-nous en mesure d’utiliser le microbiote pour prévenir la maladie d’Alzheimer ou d’autres maladies liées aux changements dans la composition des microbes de l’intestin ?

C’est l’une des hypothèses que nous envisageons. Si nous réussissons à identifier un profil de microbiote pro-inflammatoire et sommes capables de le remplacer par une composition microbienne plus stable et moins pro-inflammatoire, nous pourrons peut-être réduire l’inflammation dans le système nerveux central et dans d’autres parties de l’organisme. De cette manière, nous réduirions l’effet pathologique du processus, ce qui nous permettrait de prévenir l’apparition de processus neuro-inflammatoires qui se produisent à distance.

C’est notre principal espoir dans le domaine de la prévention, et cela pourrait aussi nous aider à contrôler le processus. Pour l’instant, nous avons commencé à conserver des échantillons provenant de patients atteints d’Alzheimer durant tout le processus, d’un sujet sain à celui qui se plaint de perte de mémoire, et aux sujets présentant un léger déclin cognitif avant l’apparition de la démence, dans le but de comparer leurs profils de microbiote et essayer de trouver des indices sur la manière d’intervenir.

Mais la maladie conduit aussi à une altération drastique du comportement des individus. L’alimentation de ces personnes s’appauvrit, car elles ont tendance à oublier les recettes, par exemple. Elles arrêtent donc d’utiliser certains ingrédients parce qu’elles ne se souviennent plus de la façon de les préparer. En quelque sorte, la maladie perturbe leur microbiote. Et ceci doit être pris en compte.

Cristina Sáez
Cristina Sáez
Cristina Sáez est une journaliste scientifique indépendante. Elle travaille pour différents médias, notamment le quotidien La Vanguardia où elle dirige la rubrique scientifique Big Vang ; elle collabore avec des centres de recherche et des sociétés scientifiques. Elle a été récompensée pour son travail journalistique par le prix Boehringer Ingelheim 2015 pour le journalisme en médecine, entre autres. Retrouvez Cristina sur Twitter @saez_cristina